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 Cambronne
lundi 9 novembre 2009



Identité nationale : devoir à la maison



par Thierry Brésillon





Impossible d’y échapper. Même au Burundi, l’identité nationale française vient m’agacer l’esprit. Un grand débat, mais mon Dieu pour quoi faire ? Est-ce cela le grand problème. Qu’est-ce qu’être Français ? ah bon, il fallait se poser la question ? Et quand nous aurons une définition, que faudra-t-il faire de ceux qui ne rentrent pas dans les critères ? Des stages comme pour récupérer ses points de permis ?

Le « peuple » s’est emparé du débat, fanfaronne Besson auquel Ple ? » de Gérard Noiriel, qu’un sombre pressentiment m’avait fait glisser dans mon sac avant de partir. Après la sortie de Marine Le Pen sur Mitterrand, le décrochage sur la sécurité, le besoin d’arrimer les nouveaux territoires du sarkozysme à la majorité présidentielle (je veux dire Nihous et de Villiers), je me demandais qu’elle invention allait nous ruiner les nerfs, c’est donc ça.

L’identité nationale donc. Un vrai piège. Faire d’une imposture la seule vérité admise, c’est le comble de la perversité intellectuelle. Il n’y a pas de bon choix. Soit on laisse le champ aux tendances pétaino-barrèsiennes où Sarkozy puise pour se construire un enracinement de Français comme un antiquaire patine un faux buffet Louis XV ; (qu’on ne se trompe pas sur ce que j’entends par là, Sarkozy a le droit de se sentir Français sans avoir besoin pour cela d’aller chercher l’imaginaire de la terre dépositaire de l’identité comme il l’a fait devant les agriculteurs) ; soit on entre dans cette catégorie et nous voilà à jouer un jeu dont l’extrême droite a dicté les règles.

Le PS malheureusement, ne me semble pas assez armé pour déjouer l’imposture et va montrer encore une fois son indécision. Ségo, Valls : oui, l’identité nationale, parlons-en. D’autres : beurk ! Ou bien République, laïcité, intégration qui démontre une capacité d’exclusion à peu près égale à l’identité nationale. Pour un contre-discours, il faudra chercher ailleurs (je vous conseille le bouquin de Noiriel).

Etre français. Je vais tenter de me coller à ce devoir à la maison que nous a collé M. Besson. C’est quoi ?

Une origine ? Non.

Une couleur de peau ? Non.

Une religion ? Les racines chrétiennes de l’Europe ? Dans l’un des pays les plus païens du continent, anti-clérical, majoritairement allergique à la bondieuserie, ça fait rire. Moins de 10 % de pratique religieuse chrétienne, 4 millions de musulmans, un peu moins d’un million de juifs, des bobos qui lorgnent vers le bouddhisme, des athées claironnant leur incroyance, bref. Une religion, une racine religieuse, de moins en moins.

Jusque là c’est facile.

Un mode de vie ? Baguette, calendos et kil de rouge. A moins de vouloir croire aux stéréotypes, non. Mais en évitant la caricature, réfléchissons. On voit bien que sociologiquement, on trouve toute une gamme de modes de vie, que même M6 en fait une émisison en s’amusant à mélanger les familles, en délocalisant une prout-ma chère du XVIe chez une poissonnière de la Canebière et inversement.

Sans compter que La Martinique, c’est la France ! Et la Réunion ! Et Mayotte ! Et alors ? Alors, soit ce n’est pas vraiment la France, et l’identité nationale, ça ne les concerne pas, mais qu’on enlève notre drapeau de là. Soit c’est la France, et l’identité nationale, d’un coup, ça commence à devenir vraiment fumeux.

Une culture. Bon, soit nous avons un bagage culturel à peu près commun que l’école nous a transmis vaille que vaille. Hugo, Rabelais, Descartes, Sartre, Goscinny (c’est pas pour rire ; j’allais dire Tintin, mais il est Belge). Mais ceux qui n’ont rien lu de tout ça, ceux dont la culture est Made in TF1, qui croient que Jeanne d’Arc, est un fléau du Moyen Age, parce qu’elle a épousé Napoléon (le vrai) - texto : au certificat d’étude, dans mon collège - sont-ils moins français ?

Et surtout, quand on se construit avec d’autres références, que l’on se réfère à des identités multiples qu’on active en fonction de son environnement, quand on relativise la centralité de ses références hexagonales, bref, qu’on vit avec son temps, avec son monde, devient-on moins Français ?

Quand on a grandi en écoutant Oum Kalthoum dans un appartement de Bobigny, qu’on appris La légende des siècles à l’école, qu’on prend ses racines spirituelles dans la mystique soufie, qu’on reste totalement hermétique au charme du cassoulet, qu’on a le palais plus affiné pour la cannelle et le sumak que pour le Puligny-Montrachet, et qu’on prend ses vacances à la Pointe du Ratz en lisant Simone de Beauvoir et Hampaté Bâ, n’est-on qu’à moitié Français ?

Voyez Monsieur Besson, je cherche, mais plus j’avance, plus ça m’échappe votre histoire de qu’est-ce qu’être Français ?

Une Histoire, suis-je bête. La Révolution française, la Résistance (mânes de Guy Môquet, vacillez dans la lueur de nos bougies commémoratives !), Jeanne d’Arc, les Rois capétiens... ça y est, j’ai trouvé : une Histoire bien sûr. La grande épopée napolénienne et son million de morts à travers l’Europe, les grands massacres de la Saint-Barthélémy, la grande tuerie des tranchées, l’extermination coloniale, la gégène et les cadavres qu’on ramasse dans la Seine le 17 octobre 1961, abattus par des flics dont les plus anciens avaient peut-être envoyé les Juifs parisiens faire un tour au Vél’ d’Hiv 19 ans plus tôt... C’est Français aussi ?

Faut-il être Français comme Jean Moulin, ou comme Pierre Laval ? Facile. Plus dur : faut-il être Français comme les Communards morts sur les barricades, ou comme M. Thiers qui a décrété l’éradication de cette canaille révolutionnaire, avant d’être le fondateur de la Troisième République ? Faut-il être Français comme Besson au Parti socialiste, ou Besson Ministre de l’Identité nationale ? Bon là, c’est sournois. Faut-il être Français comme un ado coincé dans sa banlieue, qui fulmine contre les flics et une société de consommation dont il ne tire que la frustration, ou Français comme un chanteur (au hasard) dont l’argent dort en Suisse, à l’abri du remboursement du trou de la Sécu ? Ça c’est de l’Histoire immédiate.

Pas simple non plus, l’Histoire finalement. Si l’on fait un usage mémoriel des événements du passé en choisissant ceux qui nous flattent, on peut se payer l’illusion de n’être le produit que de ce meilleur, de croire qu’en chaque instant, en chaque action, il n’y a que l’essence du bon, ou l’essence du mauvais. Résistance, bon ! Collaboration, mauvais ! C’est facile. Mais on voit bien que c’est une illusion.

Le colonialisme était dans l’universalisme républicain (j’en reparlerai) aussi sûrement que la Terreur était dans la Révolution. Si nous sommes le produit d’une Histoire, alors il faut tout assumer, sinon on se ment. Une identité qui repose sur un mensonge, ça ne mène pas loin. Il faut admettre que le passé construit en nous quelque chose d’ambivalent. Que l’Histoire ne peut nous aider que si nous en faisons une lecture distante et critique. Si l’on met l’Histoire à distance, comment en faire le fondement d’une identité.

D’autant que, il faudra s’y faire, notre mémoire familiale ne nous transmet pas la même Histoire et un bon paquets de Français ont une mémoire de la colonisation vécue de l’autre côté de la baïonnette et de la chicotte. Faudra-t-il qu’ils renient leur mémoire familiale ? Qu’ils refoulent la légitime colère à l’égard de l’injustice dont leurs aïeuls ont souffert ? Surtout quand les schémas qui l’ont rendu possible surgissent à chaque contrôle au faciès, ou dans les plaisanteries grasses d’un Ministre en goguette. A moins de vouloir nous refaire le coup de « Nos ancêtres les Gaulois », il faudra bien aussi assumer cette pluralité. L’Histoire, donc, ça ne marche pas trop non plus.

Reste les valeurs. Soit. Je ne vais pas faire dans le détail. Ai-je les mêmes valeurs qu’un type qui a torturé en Algérie et qui 40 ans après est capable de dire, sans l’ombre d’un tourment, qu’il le ferait encore ? Non. Ai-je les mêmes valeurs que ceux qui considéré que leurs idéaux les plaçaient aux côtés des combattants de l’indépendance algérienne (je sais, ça commence à dater tout ça, mais c’est que la guerre d’Algérie a été l’un des grands révélateurs des ambivalences françaises) ? Sans doute. Et pourtant ceux-ci ont trahi leur allégeance nationale (et se sont peut-être fourvoyés dans d’autres illusions). Mais si ce sont les valeurs qui font l’identité, on peut sauver son identité en trahissant sa patrie. Si la patrie est une valeur en soi, alors... Pauvres de nous.

Bref, l’extrême droite qui s’est érigée en gardienne d’une identité pour figer la France dans une idée dépassée et surtout pour exclure, abrite des gens avec lesquels je partage moins de valeurs qu’avec un vieux sage hindou ou un paysan burundais. Comment pourrait-on supporter de devoir se justifier à leurs yeux d’être des leurs ?

Les valeurs auxquelles on peut légitimement s’identifier, qu’ont-elles de nationales ? Tolérance, humanisme, respect d’autrui : faut-il être Français pour ça ?

Que reste-t-il pour définir un Français ? De nationalité française, un passeport. Le reste, ce ne sont que des circonstances qu’on façonne à sa guise, et au gré des hasards d’une histoire familiale et personnelle. Il existe peut-être un éternel français collectif, mais en aucun cas il ne peut définir chacun des individus qui compose ce collectif.

Voyez, Monsieur Besson, il est tard et je n’ai pas ménagé ma peine. Mais je crois que j’ai pas bon à votre interro. Je ne sais pas ce que c’est qu’être Français. Je le suis, je ne me suis jamais posé la question de savoir comment et pourquoi, et pourtant je sais que c’est vrai. Je le suis à ma manière. Elle peut ne pas être la vôtre, et pourtant vous êtes Français aussi. Il y a certainement un tas de petites choses qui m’identifient comme Français auxquelles un vendeur du Souk d’Istanbul me reconnaîtra au premier coup d’oeil, encore qu’un sur deux me croit Allemand. Est-ce cela qui nous fait Français, qui vaut tout ce grand débat national ? A quel stéréotype faut-il ressembler pour avoir le droit de se sentir Français, c’est cela la solution ?

D’autres, Français plus récents (et encore, ils sont Français depuis leur naissance comme vous et moi), se demandent au fond, si c’est bien vrai, s’ils sont assez Français aux yeux de toutes les définitions que votre débat ne va pas manquer de faire surgir. Vous avez ouvert, et Nicolas Sarkozy avant vous, la boîte d’un bien vilain Pandore qui, pour le coup nous semble venir des aspects les moins reluisants de notre Histoire. Cela, hélas, est bien Français.

Il n’y a qu’une dimension que je n’ai pas évoquée, c’est l’avenir. A-t-on un avenir commun ? Sans doute, si l’on utilise pas des catégories illusoires pour exclure ceux dont le vue nous gêne, en prétendant rassembler. Le plus écœurant, c’est qu’au fond, c’est vous et votre identité nationale qui semez les graines de la division. A la réflexion, être Français, je crois que c’est avoir le droit de vous dire « Merde » comme Cambronne.

Thierry Brésillon

Source : http://le-passe-frontiere.over-blog.fr/article-impo-38653981.html








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