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 Libération
mercredi 25 juillet 2012



Le Ramadan Est Notre Arme Pour Combattre Le Consumérisme



par Yamin Makri





Que Dieu soit loué, le Ramadan est là. De nouveau, nous allons pouvoir rompre avec nos milles habitudes, nos tristes journées qui se ressemblent et se répètent inlassablement.

Car, il faut bien le dire, ce qui nous tue tous, ce sont bien ces habitudes, ces actes mécaniques qui ponctuent nos journées et que nous répétons sans même plus y réfléchir... Oui, sans y réfléchir comme une machine car une machine ne réfléchit pas. Elle peut se programmer mais jamais réfléchir.

Ce qui nous guette tous dans l’insouciance des habitudes, c’est bien le risque de devenir des automates, des êtres sans conscience. Et ce qui fait la spécificité de l’être musulman, c’est bien sa conscience éveillée. Si Dieu nous interdit les boissons enivrantes ou les jeux de hasard, si Dieu nous demande de contrôler nos colères et notre égo, c’est bien toujours pour cette unique raison : préserver notre conscience, laisser nos cœurs éveillés afin de pouvoir y recevoir la lumière divine. "Lumière sur lumière" comme il est dit dans le Saint Coran.

C’est pour cela aussi que tous les actes d’adoration en Islam se conçoit comme une rupture, une cassure qui vient briser la monotonie des habitudes qui conduit souvent à l’insouciance et à l’oubli.

Ainsi les 5 prières quotidiennes viennent marquer des ruptures dans nos journées, ces cinq rendez-vous avec le Très-Haut nous rappèlent, en plein milieu de nos préoccupations journalières et "profanes", le sens premier de notre existence, l’adoration.

La prière du Vendredi est cette rencontre hebdomadaire, une autre rupture où nous délaissons nos tâches pour cette réunion communautaire. Le Hajj, le grand voyage, est l’événement qui marque une nouvelle étape dans l’existence de tout Croyant.

Le mois du jeûne du Ramadan, à l’image des deux autre piliers de l’islam (salât et Hajj), est une véritable coupure au milieu de l’année qui aussi a pour objectif de faire sortir le croyant des habitudes mécaniques d’une existence qui perd sa finalité. L’objectif est toujours le même : s’obliger à marquer un temps d’arrêt afin de revenir à l’essentiel, de revenir au sens, de revenir à ce qui fait notre humanité, de revenir à Dieu.

Car nous ne sommes pas de vulgaires machines, nous sommes des créatures que Dieu a élevées et a rendues nobles. Dieu nous a offert cette liberté de choisir, cette capacité de comprendre afin de revenir vers Lui, en toute humilité. Parfaire sa foi, c’est rompre avec ses habitudes, se questionner, se réformer et toujours revenir vers Lui.

C’est tout le contraire du musulman qui s’enfonce dans un quotidien ponctué par sa petite vie de travailleur docile (quand il travaille) et de consommateur aliéné (quand il en a les moyens). Tellement attaché à sa belle voiture et à son beau téléviseur qu’il en oublie le sens et l’objectif de ses adorations. Pour celui-là, quand sonne l’heure de la prière, quand arrive le mois du Ramadan, ce sont des événements qui le perturbent, le dérangent dans sa misérable vie d’insouciance.

Vivre le Ramadan dans la société de la marchandise dans laquelle nous baignons, c’est aller à contre-courant car nos sociétés voudraient réduire l’homme à une machine à produire et à consommer. La société moderne fait du travail une finalité de la vie, et la recherche des plaisirs dans la consommation le centre de toutes nos préoccupations. L’adoration du travail et de la marchandise laisse peu de place à l’adoration du Très-Haut.

En Islam, l’adoration du Très-Miséricordieux libère l’homme et elle n’est possible que chez le musulman animé d’une conscience éveillée et d’un cœur illuminé. L’islam, pour permettre cela, est un rappel continu qui pousse le croyant à se remettre en cause en permanence.

Par contre dans nos sociétés modernes, l’adoration du travail et de la marchandise asservit l’homme et elle n’est possible que chez le travailleur-consommateur qui se soumet aux impératifs des sociétés industrielles, réduit à ne devenir qu’une machine à produire et à consommer, noyé dans son triste quotidien, s’auto-endoctrinant devant son petit écran, encerclé par ses innombrables marchandises censées lui procurer un peu de bonheur.

Vivre le Ramadan dans cette société, c’est véritablement un acte de résistance contre ce système qui voudrait nous ôter notre humanité et nous détourner du Tawhid. Mais de quoi parle-t-on quand on dénonce ce " système" ? Contre quoi, contre qui devons-nous résister aujourd’hui durant ce mois de Ramadan et bien au-delà ?

Ce qui est au centre de cette société productiviste et qui en fait le fondement essentiel n’est pas le travailleur exploité, ni le consommateur aliéné, ni l’entrepreneur dominant, ni aussi le capitaliste exploiteur, ni même le financier malhonnête.

Non, ce qui est au centre de tout ce système générateur de frustrations et d’injustices n’est pas une classe sociale (prolétariat, patronat...) ni des groupes de personnes qui, dans l’ombre, comploteraient et gèreraient ce monde d’aliénés.

Ce qui est au centre de tout est quelque chose de beaucoup plus abstrait qu’aucune personne ou qu’aucun groupe social ne contrôle réellement, c’est le cycle de la valeur ou dit plus simplement : c’est cette recherche permanente du profit.

Même si les plus riches sont ceux qui profitent au mieux de ce système, le cycle de la valeur traverse et soumet toutes les classes sociales et toutes les catégories de la société industrielle :
-  Il est chez le travailleur qui a travers son activité salariée crée de la valeur.
-  Il est dans la marchandise produite qui à travers sa valeur marchande transporte cette valeur jusqu’à son bénéficiaire. Car l’objectif inavoué de la création de la marchandise (avant d’être un bien d’usage) est d’être le véhicule de la valeur (créé par le travail) acheminée jusqu’au détenteur du capital.
-  Il est chez l’entrepreneur qui organise la production de la marchandise et donc de la création de la valeur.
-  Il est chez le capitaliste qui loue les compétences de l’entrepreneur et du travailleur pour investir et ainsi créer toujours plus de valeur-argent.

En fait, on passe de la valeur-argent (capital) qui achète (et devient) de la valeur- travail (travail salarié) qui produit (et devient de) la valeur- marchandise pour redevenir (après sa commercialisation) de la valeur-argent (capital augmentée, valorisée).

C’est ce cycle infernal de la valorisation, cette recherche incessante du profit qui est devenu la finalité absolue de nos sociétés modernes.

Ce qui était un moyen accessoire dans les sociétés pré-modernes (créer de la marchandise pour le bien-être de l’homme) est dorénavant devenu une fin centrale sans aucun sens, produire pour produire :
-  même au-delà du nécessaire,
-  même si le marché est saturé,
-  même si l’homme et son environnement en souffrent.
-  même si l’épuisement et la rareté des matières premières (nécessaires à la surproduction de la marchandise) sont à l’origine de tous les conflits armés de ces dernières décennies.

L’ennemi principal n’est pas le patron ou le capitaliste exploiteurs, ni le riche ou le financier malhonnêtes comme les discours gauchisants voudraient nous le faire croire.

L’ennemi, c’est ce système matérialiste dans sa globalité qui conduit à cette recherche permanente du profit.

Il faut dénoncer ce monde du travail aliéné comme celui de la consommation effrénée, il faut dénoncer cette société productiviste qui produit pour produire, soumettant l’homme à sa logique mortifère.

Le mois de Ramadan peut devenir une arme efficace pour prendre conscience et lutter, individuellement ou collectivement, contre un système aux antipodes de nos valeurs islamiques.

Pour cela, il faut en comprendre le sens véritable car ce mois, plus que tout autre, est l’occasion pour :
-  pour tout d’abord travailler moins et consommer moins afin de partager plus ;
-  pour ensuite délaisser tous ces biens aliénants et développer de nouveaux liens sociaux, fraternels et communautaires ;
-  pour enfin revenir au sens premier de notre existence, l’adoration du Très-Haut, du Très-Miséricordieux.

Yamin Makri








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