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jeudi 4 septembre 2008



Pouvoirs et devoirs régaliens de l’Etat français aux Antilles



par Raphaël Confiant





La Martinique et la Guadeloupe sont des territoires français, mieux des départements français, fussent-ils situés à des milliers de kilomètres du continent européen. Le drapeau français y flotte sur les forts construits à l’époque coloniale par Vauban et ses successeurs. L’administration y est française, la justice française, la gendarmerie française, la radio française, la télévision française, l’école française et tutti quanti.

Bref, la France exerce des pouvoirs régaliens sur ces deux pays, un pouvoir de tutelle, si l’on préfère. Très concrètement, sa gendarmerie a le droit d’arrêter ceux qu’elle considère comme des délinquants, ses juges ont le droit de prononcer des divorces et des condamnations prévus par les différents codes juridiques français, ses enseignants ont le droit d’enseigner l’histoire, la géographie et la littérature françaises, ses chefs d’entreprise ont le droit d’y investir comme bon leur semble etc...

Mais qui dit « pouvoirs régaliens » dit aussi, obligatoirement, « devoirs régaliens ». Certains, y compris Antillais, ont un peu trop tendance à l’oublier. « Devoirs régaliens » signifie tout simplement que la France a l’obligation de construire des routes et des hôpitaux dans les territoires qui se trouvent sous sa tutelle. Elle a l’obligation d’assurer à la population l’eau potable, l’électricité, l’école et autres services publics indispensables à la vie quotidienne d’une population. Elle a surtout l’obligation de payer les salaires de l’administration qu’elle a mise en place pour faire fonctionner et contrôler ces territoires. Rien de tout cela ne relève de la charité, comme le croient certains imbéciles, mais de la logique de toute occupation quels que soient les pays concernés. Même quand l’apartheid régnait en Afrique du Sud, même quand Israël occupait la bande de Gaza, ces régimes colonialistes furent obligés, devoirs régaliens obligent, d’y assurer un minimum de services publics et quand ils exagéraient, quand le minimum était trop strict, eh bien l’ANC organisait des manifestations monstres pour paralyser l’activité économique ou bien les révolutionnaires palestiniens ramenaient les sionistes à la raison avec deux-trois attentats.

On ne peut pas occuper un peuple sans lui assurer un minimum. C’est ce qu’a compris l’Angleterre lorsqu’elle a décidé de se retirer de Sainte-Lucie, de Grenade, de la Dominique ou d’Antigue. Elle a jugé que les bénéfices qu’elle retirait de son pouvoir régalien sur ces îles étaient si inférieurs aux obligations que lui imposait ses devoirs régaliens : elle a donc pris ses cliques et ses claques et s’en est allée. Il n’y a pas eu de lutte de libération nationale ni de guérilla dans ces îles qui étaient bien conscientes qu’un départ brutal de l’ancienne puissance coloniale pouvait conduire à une catastrophe si rien n’était fait pour la préparer. Au moins l’Angleterre a-t-elle eu la décence d’avertir Saint-Luciens, Dominiquais ou Grenadiens de son désir de renoncer à son pouvoir de tutelle sur leur pays trois ans à l’avance. Bien que court, ce laps de temps a permis d’éviter un effondrement de ces économies insulaires, même si les premières années ont été très dures.

Ceci pour dire que les Français et les Antillais pro-français n’ont strictement aucun droit de reprocher à ceux qui veulent que leur pays accède à la souveraineté de vivre au sein du système tout en cherchant à le changer. En tant que Martiniquais, je suis bien obligé d’avoir un travail, une voiture, un appartement ou une maison. Bon ou médiocre travail, petite ou grosse voiture, superbe ou modeste maison, tout Martiniquais est obligé de posséder ces choses à moins d’aller vivre au fin fond de la forêt du Prêcheur où il vivra de « manikou », de « kribich » et de « yanm sovaj », endroit où il sera complètement inoffensif pour le régime colonial. Il peut aussi décider de créer un maquis dans les pitons du Carbet, chose qui ravira encore plus le régime colonial qui le décimera en un claquement de doigt (ou plutôt de fusil-mitrailleur), vu l’exigüité de notre île.

Bref, on ne peut pas se mettre complètement en dehors d’un système et espérer pouvoir le changer. Que l’on soit révolutionnaire pacifiste comme Gandhi ou Mandela ou révolutionnaire armé comme Castro ou Guevara, on est bien obligé d’abord d’exercer une profession au sein du système que l’on cherche à abattre : Gandhi, Mandela et Castro étaient avocats, Guevara médecin. Reprocher donc à nos indépendantistes antillais d’exercer une profession, quelle qu’elle soit, est au mieux une malhonnêteté intellectuelle, au pire une ânerie. Le summum de l’ânerie est atteint quand certains leur reprochent d’être fonctionnaires et donc liés directement au système. Comme si en régime colonial tout le monde, tous les secteurs socioprofessionnels, n’étaient pas intimement liés au système en place. Croire qu’un architecte ou un avocat martiniquais est plus « indépendant » du système qu’un fonctionnaire martiniquais est une pure stupidité. Si un architecte ou un avocat peut vous demander de déposer telle ou telle somme sur la table avant de commencer à travailler pour vous, c’est qu’il sait pertinemment que la circulation d’argent dans le pays (et notamment les 40% de sursalaire des fonctionnaires) le permet. Si cet avocat ou cet architecte vivaient à Sainte-Lucie, ils moduleraient forcément leurs tarifs par rapport à la réalité économique et financière de ce pays. Et croire qu’un chef d’entreprise ou un entrepreneur martiniquais est plus « indépendant » du système qu’un fonctionnaire ou un professionnel libéral, est aussi une sottise. Supprimez les 40% et vous verrez tous les propriétaires de magasins, concessions automobiles, supérettes et autres supermarchés se mettre à genoux pour que le gouvernement revienne sur sa décision.

En régime colonial, tout le monde est dépendant du système. Même le Rasta vivant au fond des bois qui vient vendre ses calebasses sculptées sur les marchés car l’argent qu’il récoltera sera de l’argent colonial, de l’argent français, qu’il ne pourra pas utiliser dans son « Zion » (et donc qu’il utilisera forcément au sein du système).

J’exerce le métier d’universitaire au sein du système colonial et je reçois un salaire du système lequel ne fait qu’exercer là son devoir régalien et ne me fait donc aucune faveur. Je serais avocat (et donc libéral) ou patron de supérette (et donc chef d’entreprise) que je serais tout autant lié au système en place. Je n’accepte donc pas le chantage exercé par certains anti-nationalistes quand ils exigent que pour être en accord avec mes idées, je devrais démissionner et soit devenir rasta dans les bois ou guérillero dans le maquis. Ma position est très claire : si la France estime que les bénéfices qu’elle retire de sa tutelle sur les Antilles sont trop faibles par rapports aux obligations que lui imposent ladite tutelle, elle n’a qu’à se retirer comme l’a fait l’Angleterre à Sainte-Lucie ou en Dominique. Si elle décide de rester, c’est son problème, mais elle et ses suppôts n’ont qu’à assumer et arrêter de faire chier le peuple ! Tout pouvoir régalien entraîne de facto des devoirs régaliens. Point barre.

Personne n’oblige la France à rester aux Antilles...

Raphaël Confiant

Source : http://www.montraykreyol.org/








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