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jeudi 29 juillet 2010



Conférence de Frantz Fanon au congrès des écrivains et artistes noirs



par Frantz Fanon





Nous vous proposons un extrait du discours de Frantz Fanon au congrès des écrivains et artistes noirs.

la bande audio est disponible en cliquant ICI

On assiste à la destruction des valeurs culturelle des modalités d’existence. Le langage, l’habillement, les techniques sont dévalorisées. Comment rendre compte de cette constante ? Les psychologues qui ont tendance à tout expliquer par des mouvements de l’âme, prétendent retrouver ce comportement au niveau de contacts entre particuliers : critique d’un chapeau original, d’une façon de parler, de marcher ...

De pareilles tentatives ignorent volontairement le caractère incomparable de la situation coloniale. En réalité les nations qui entreprennent une guerre coloniale ne se préoccupent pas de confronter les cultures. La guerre est une gigantesque affaire commerciale et toute perspective doit être ramenée à cette donnée. L’asservissement, au sens le plus rigoureux, de la population autochtone est la première nécessité.

Pour cela il faut briser ses systèmes de référence. L’expropriation, le dépouillement, la razzia, le meurtre objectif se doublent d’une mise à sac des schèmes culturels ou du moins conditionnent cette mise à sac. Le panorama social est déstructuré, les valeurs bafouées, écrasées, vidées.

Les lignes de forces, écroulées, n’ordonnent plus. En face un nouvel ensemble, imposé, non pas proposé mais affirmé, pesant de tout son poids de canons et de sabres.

La mise en place du régime colonial n’entraîne pas pour autant la mort de la culture autochtone. Il ressort au contraire de l’observation historique que le but recherché est davantage une agonie continuée qu’une disparition totale de la culture pré-existante. Cette culture, autrefois vivante et ouverte sur l’avenir, se ferme, figée dans le statut colonial, prise dans le carcan de l’oppression. A la fois présente et momifiée, elle atteste contre ses membres. Elle les définit en effet sans appel.

La momification culturelle entraîne une momification de la pensée individuelle. L’apathie si universellement signalée des peuples coloniaux n’est que la conséquence logique de cette opération. Le reproche de l’inertie constamment adressé à “l’indigène” est le comble de la mauvaise foi. Comme s’il était possible à un homme d’évoluer autrement que dans le cadre d’une culture qui le reconnaît et qu’il décide d’assumer.

Mais l’homme visé par le racisme, le groupe sociale asservi, exploité, désubstansialisé, comment se comportent-ils ? Quels sont les mécanismes de défense ?

Quelles attitudes découvrons-nous ici ?

Dans une première phase, on a vu l’occupant légitimer sa domination par des arguments scientifiques, la « race inférieure » se nier en tant que race. Parce que nulle autre solution ne lui est laissée, le groupe social racialisé essaie d’imiter l’oppresseur et par là le déracialiser. La « race inférieure » se nie en tant que race différente. Elle partage avec la race supérieure les convictions, doctrines et autres attendus la concernant.

Ayant assisté à la liquidation de ses systèmes de référence, à l’écroulement de ses schèmes culturels, il ne reste plus à l’autochtone qu’à reconnaître avec l’occupant que « Dieu n’est pas de son coté ». L’oppresseur par le caractère globale et effrayant de son autorité, en arrive à imposer à l’autochtone de nouvelles façons de voir, singulièrement un jugement péjoratif à l’égard de ses formes originales d’exister.

Cet événement désigné communément aliénation est naturellement très important. On le trouve dans les textes officiels sous le nom d’assimilation.

Or cette aliénation n’est jamais totalement réussie. Parce que l’oppresseur quantitativement et qualitativement limite l’évolution, des phénomènes imprévus, hétéroclites, font leur apparition.

Le groupe infériorisé avait admis, la force de raisonnement étant implacable, que ses malheurs procédaient directement de ses caractéristiques raciales et culturelles.

Culpabilité et infériorité sont les conséquences de cette dialectique. L’opprimé tente alors d’y échapper d’une part en proclamant son adhésion totale et inconditionnelle aux nouveaux modèles culturels, d’autre part en prononçant une condamnation irréversible de son style culturel propre.

Pourtant la nécessité pour l’oppresseur, à un moment donné, de dissimuler les formes d’exploitation n’entraîne pas la disparition de cette dernière. Les rapports économiques plus élaborés, moins grossiers, exigent un revêtement quotidien mais l’aliénation à ce niveau demeure épouvantable.

Ayant jugé, condamné, abandonné ses formes culturelles, son langage, son alimentation, ses démarches sexuelles, sa façon de s’asseoir, de se reposer, de rire, de se divertir, l’opprimé, avec l’énergie et la ténacité du naufragé, se rue sur la culture imposée.

Développant ses connaissances techniques au contact de machines de plus en plus perfectionnées, entrant dans le circuit dynamique de la production industrielle, rencontrant des hommes de régions éloignées dans le cadre de la concentration des capitaux, donc des lieux de travail, découvrant la chaîne, l’équipe, le temps de production, c’est-à-dire le rendement à l’heure, l’opprimé constate comme un scandale, le maintient à son égard du racisme et du mépris.

C’est à ce niveau qu’on fait du racisme une histoire de personnes. « Il existe quelques racistes indécrottables, mais avouez que l’ensemble de la population aime... »

Avec le temps tout cela disparaîtra.

Ce pays est le moins raciste...

Il existe à l’ONU une commission chargée de lutter contre le racisme.

Des films sur le racisme, des poètes sur le racisme, des messages sur le racisme...

Les condamnations spectaculaires et inutiles du racisme. La réalité est qu’un pays colonial est un pays raciste. Si en Angleterre, en Belgique ou en France, en dépit des principes démocratiques affirmés par ces nations respectives, il se trouve encore des racistes, ce sont ces racistes qui, contre l’ensemble du pays, ont raison.

Il n’est pas possible d’asservir des hommes sans logiquement les inférioriser de part en part. Et le racisme n’est que l’explication émotionnelle, affective, quelques fois intellectuelle de cette infériorisation.

Le raciste dans une culture avec racisme est donc normal. L’adéquation des rapports économiques et de l’idéologie est chez lui parfaite. Certes l’idée que l’ont se fait de l’homme n’est jamais totalement dépendante des rapports économiques, c’est-à-dire, ne l’oublions pas, des rapports historiquement et géographiquement entre les hommes et les groupes. Des membres de plus en plus nombreux appartenant à des sociétés racistes prennent position. Ils mettent leur vie au service d’un monde où le racisme serait impossible. Mais ce recul, cette abstraction, cet engagement solennel ne sont pas à la portée de tous. On ne peut exiger sans dommages d’un homme qu’il soit contre les « préjugés de son groupe ».

Or, redisons-le, tout groupe colonialiste est raciste.

A la fois « acculturé » et déculturé, l’opprimé continue à buter contre le racisme. Il trouve illogique cette séquelle. Inexplicable ce qu’il a dépassé, sans motif, inexact. Ses connaissances, l’appropriation de techniques précises et compliquées, quelques fois sa supériorité intellectuelle, eu égard à un grand nombre de racistes, l’amènent à qualifier le monde raciste de passionnel. Il s’aperçoit que l’atmosphère raciste imprègne tous les éléments de la vie sociale. Le sentiment d’une injustice accablante est alors très vif. Oubliant le racisme-conséquence on s’acharne sur le racisme cause. Des campagnes de désintoxication sont entreprises. On fait appel au sens de l’humain, à l’amour, au respect des valeurs suprêmes...

En fait le racisme obéit à une logique sans faille. Un pays qui vit, tire sa substance de l’exploitation de peuples différents, infériorise ces peuples. Le racisme appliqué à ces peuples est normal.

Le racisme n’est pas donc une constante de l’esprit humain.

Il est, nous l’avons vu, une disposition inscrite dans un système déterminée.

(...)

Découvrant l’inutilité de son aliénation, l’approfondissement, l’infériorisé, après cette phase de déculturation, d’extranéisation, retrouve des positions originales.

Cette culture abandonnée, quittée, rejetée, méprisée, l’infériorisé s’y engage avec passion. Il existe une surenchère très nette s’apparentant au désir de se faire pardonner.

Vidéo disponible en cliquant ICI

SOURCE : INA








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